Les grandes écoles snobent les boursiers et le gouvernement
Valérie Pécresse souhaitait que 30% de boursiers puissent intégrer les meilleurs établissements français. La Conférence des Grandes Ecoles répond par un « non » sans appel par crainte d’une « baisse du niveau moyen ». Les enfants d’ouvriers ne dépassent pas 2,2% dans les écoles de commerce et 4,3% dans celles d’ingénieurs. Polémique…
Lire aussi notre dossier: Les 15 jours qui ont secoué les grandes écoles
Après la taxe carbone retoquée, voici le gouvernement snobé. Par la Conférence des Grandes Ecoles, une association composée de la crème de la crème des patrons des établissements français. Deux cent vingt et un rebelles. D’Advancia ou Agro-Toulouse à l’Université de technologie de Troyes en passant évidemment par les Mines, Polytechnique ou l’Essec. La CGE (bien lire conférence et non syndicat, ce qui ferait infiniment moins chic), refuse l’idée de 30% de boursiers admis dans les grandes écoles, comme le gouvernement l’avait souhaité en novembre.
L’association présidée par Pierre (et non Bernard, attention) Tapie, patron de l’Essec et élu en juin dernier, ne s’embarrasse pas de précautions oratoires, "rappelant que l'admission dans les grandes écoles est basée sur le mérite, désapprouve d'une manière générale la notion de "quotas" et réaffirme que les niveaux des concours doivent être les mêmes pour tous"
Premier constat : le mot « mérite » est généralement celui que les partisans du libéralisme sortent de leur sac à malice dès que les partisans de l’égalité (des chances, des salaires) haussent un peu la voix. Deuxième constat : Valérie Pécresse, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, est une fan de l’autonomie des universités. Madame est servie…
Troisième (et plus grave) constat : comme le rappelait Libération en septembre dernier, "selon les statistiques officielles, on compte 11,9% d’enfants d’ouvriers et 15,2% d’enfants d’employés en licence universitaire - ces chiffres diminuent toutefois en master. Or ces taux tombent à 2,2% et 6% dans « les écoles de commerce, des gestion, vente et comptabilité», et à 4,3% et à 6,9% dans celles d’ingénieurs. »"
Clonage, propre sur soi et saine compétition
Ce qui n’a pas l’air de préoccuper nos grands établissements, même si l’Essec de Pierre Tapie organise à travers une opération baptisée "Une grande école, pourquoi pas moi?" des rencontres avec des groupes de lycéens venus de milieux défavorisés. Mais de grâce, rien de plus !
La Conférence enfonce le clou. "Tout en reconnaissant que des soutiens individualisés doivent être apportés aux candidats issus de milieux défavorisés pour les aider à réussir des épreuves qui peuvent leur sembler plus difficiles parce que leur contexte familial ne les y a pas préparés", elle ajoute que "toute autre politique amènerait inévitablement la baisse du niveau moyen".
Traduction : laissez-nous pratiquer en paix le clonage, le propre sur soi et la saine compétition. Et cachez-moi ces petits pauvres que l’on ne saurait voir. Ils risquent de faire baisser la moyenne des élèves « normaux ». De là à ce que les rares boursiers soient accusés d’être la cause de la modeste réputation internationale des grandes écoles françaises…
Tout cela, bien sur, provoque polémique, colère et indignation. Richard Descoings, Directeur de Sciences Po et initiateur d’une ouverture vers les quartiers défavorisés dénonce une "réaction antisociale dans toute sa franchise" dans les colonnes du Monde. "L'intelligence, la curiosité intellectuelle, la capacité de travail seraient donc l'apanage des "riches"... puisque faire une place aux élèves boursiers, c'est-à-dire aux classes populaires et au bas des classes moyennes, ferait "baisser le niveau ".
Le commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances, Yazid Sabeg, rappelle sur France-Inter que la Conférence des Grandes Ecoles est soumise à la ligne politique impulsée par l'Etat, qui est "aujourd'hui de faire de l'ouverture sociale un enjeu tout à fait fondamental de la politique éducative".
Et Valérie Pécresse ? Elle s’est adressée mardi aux « rebelles » en leur disant bizarrement : « Rassurez-vous». Tout en prenant soin de leur rappeler que cette histoire de 30% était seulement un objectif. Pas un quota imposé.
La ministre de l'Enseignement supérieur n’a, sauf erreur, jamais prononcé le mot de quota. Dans son édition du 12 novembre 2009, le journal Les Echos rapporte que, devant Richard Descoings, le patron de Sciences Po, la ministre « a pris l'« engagement » de porter le nombre de boursiers en grandes écoles à 30 %. » Le journal précise qu’il n’y aura « pas de calendrier ni de contraintes formalisée mais une exigence : « Il ne s'agira pas d'une moyenne, mais d'un objectif pour chaque établissement. Les écoles devront mettre en oeuvre chacune un plan d'action pour y parvenir », assure-t-on au ministère. »
En tout cas, Pierre Tapie, le président de la Conférence des grandes écoles, est lui-même une assez bonne illustration de cet ascenseur social de première classe, souvent montré du doigt, mais jamais maîtrisé.
Sa biographie dans le Who’s Who : Pierre, Léon, Jean Tapie est né le 24 août 1957 à Marseille de Roland Tapie, ingénieur et de Mme, née Janine Gautier, enseignante. Après les lycées Schoelcher à Fort-de-France, Lyautey à Casablanca (Maroc), Mignet à Aix-en-Provence, et Thiers à Marseille, le petit Pierre a fréquenté l’Université Paris XI-Sud, l’Institut catholique de Paris (ICP) et Polytechnique. Il est devenu grand. Tant mieux pour lui...
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