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Jeudi 27 Septembre 2007

Le bizutage, apprentissage de la dictature au travail ?

En cette rentrée littéraire et scolaire, le roman de Solenn Colléter détonne. Aujourd’hui ingénieure dans l’aéronautique, elle revient sur l’expérience de son bizutage et met en cause des rituels qui, malgré la loi, se pratiquent toujours dans certaines écoles élitistes.



Solenn Colléter, auteur du roman Je suis morte et je n'ai rien appris.
Solenn Colléter, auteur du roman Je suis morte et je n'ai rien appris.
Solenn Colléter a aujourd'hui 32 ans. Quinze ans après son passage en classes préparatoires, elle vient de publier un roman psychologique, presque un polar, pourtant largement inspiré de son expérience personnelle. « Je suis morte et je n’ai rien appris » raconte comment le bizutage qu’elle a subi l’a marquée pour la vie.

De simples jeux enfantins, cette pratique, parfois, dérape vers des situations humiliantes et dégradantes. Raison pour laquelle, depuis le 17 juin 1998, le bizutage est interdit par la loi. L'article 225-16-1 du Code pénal est clair : "Hors les cas de violences, de menaces ou d'atteintes sexuelles, le fait pour une personne d'amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif est puni de 6 mois d'emprisonnement et de 7500 euros d'amende".

Avec son roman, Solenn Colléter a souhaité faire comprendre que le bizutage est une pratique très ancrée dans notre société. Bien plus que sa seule expérience, elle a voulu décrire comment des étudiants destinés à devenir des élites se laissent transformer en bourreaux. Pour Jobetic, elle livre son analyse sur des rapports de domination qui ont la vie dure.

Dans votre livre, quelle est la part entre le réel et le fictif ?
Toute l’intrigue policière est fictive. Le nom du lycée et celui de la ville également. En ce qui concerne le bizutage en lui-même, il est le reflet fidèle de la réalité, rien n’a été exagéré. Il ne s’agit donc en aucun cas d’une caricature. Les différents points de vue, les pour et les contre, sont d’ailleurs défendus dans le roman.

Pourquoi avoir écrit ce livre 15 ans après cette expérience ?

J’ai souvent eu envie d’en parler, mais j’ai vite cru que cette pratique était devenue obsolète. Un sentiment renforcé par la loi de 1998 qui l’interdit. En réalité, ce sujet est tout à fait d’actualité. Le bizutage se pratique toujours, surtout dans les établissements fermés et élitistes dont les membres ont l’impression de partager de très hautes valeurs morales, inaccessibles au plus grand nombre. Notamment certaines écoles militaires ou privées, qui choisissent de les inculquer par la force.

Quels conseils donner à des jeunes confrontés au bizutage ?
Partir au moindre doute, aux premiers rapports dominants/dominés. Il faut surtout partir avant le déclenchement de la violence, avant que la tempête n’éclate.

Pour les bizuteurs, quel est l’intérêt du bizutage ?

Le parti-pris de mon roman est, à chaque fois que la question se pose, de donner le bénéfice du doute au camp des bizuteurs. J’ai choisi d’admettre qu’ils étaient de bonne foi. Pour eux, l’objectif est de souder les membres d’une promo. Pour cela, ils commencent par « tuer » les nouveaux, d’un point de vue métaphorique, afin qu’ils « renaissent » (le jour du « baptême ») avec de nouvelles qualités. Plus courageux, plus persévérants. Certains de leurs objectifs sont pourtant franchement antagonistes, par exemple lorsqu’ils entendent, d’un seul coup de baguette magique, rendre les nouveaux plus humbles et tout à la fois renforcer leur confiance en eux.

Quelles sont les conséquences du bizutage ?

Au fur et à mesure de la semaine du bizutage, chaque élève, qu’il soit bizuteur ou bizuté, se trouve conforté dans son propre « rôle » : les dominants le sont encore davantage, et les plus timides s’enfoncent un peu plus dans leur silence. Peut-on donc voir là un moyen de créer, d’accentuer des hiérarchies ? De repérer les gagneurs de demain ? Mon livre interroge : notre pays est dirigé par une forte proportion de ces ex-bizuts, qui dans leur immense majorité s’enorgueillissent de s’être montrés forts lors de cette épreuve. Est-ce donc être si fort, pourtant, que d’accepter de s’avilir, d’obéir sans broncher aux ordres les plus abjects ? Comment en arrive-t-on, dans cette extraordinaire inversion des rôles, à désigner comme faible celui qui refuse de s’agenouiller pour lécher la semelle de son bourreau ?

Je suis morte et je n'ai rien appris, de Solenn Colléter
Albin Michel, 2007 145 x 225 mm 368 pages ISBN : 9782226179609


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Olivier James


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